L’aliénation de la Russie par l’Occident : la prochaine vague

Par Gordon M. Hahn – Le 26 janvier 2019

L’isolement de la Russie de l’après-guerre froide s’est fait par vagues successives. Chaque fois que l’Occident a tenté d’augmenter son emprise, non seulement pour maintenir son hégémonie mondiale mais aussi pour l’étendre, une nouvelle vague d’aliénation de la Russie s’en est suivie. Ce qui sera probablement la dernière vague, une vague qui pourrait contribuer à déclencher une vague d’ultra-nationalisme, a commencé. Cette nouvelle vague aliène la dernière base de soutien à l’Occident, celle qui cherche la démocratisation de la Russie et la coopération internationale : Les libéraux russes.

L’aliénation de la Russie a commencé quand l’Occident n’a pas réussi à l’aider de manière significative pendant sa très grande dépression et ses pourparlers sur l’expansion de l’OTAN, au début des années 1990, mais elle a été quelque peu freinée par la promesse occidentale, encore intacte à l’époque, de ne pas étendre l’OTAN au-delà de l’Allemagne réunifiée. Cela a quand même aliéné une grande partie de l’élite. La deuxième vague d’isolement de la Russie a commencé avec la première vague d’expansion de l’OTAN en 1997. Cette vague a aliéné une grande minorité, voire une faible majorité, de la population russe, selon les sondages d’opinion que l’on examine. Une troisième vague a été déclenchée par le bombardement de Belgrade par l’Occident en 1999, ce qui a provoqué l’aliénation d’une forte, voire écrasante, majorité de la population, selon les sites de sondage. Dans les années 2000, pendant l’ère Poutine, chacune des petites vagues successives d’aliénation et d’opposition de la Russie à l’OTAN – telles que celles provoquées par des cycles supplémentaires d’expansion de l’OTAN, l’ingérence occidentale en Géorgie et en Ukraine, dont la révolte du Maidan – le niveau d’aliénation et d’opposition a augmenté un peu, puis est revenu à son niveau antérieur, faisant peu de progrès chez les libéraux russes, dernière source de sentiments pro-occidentaux dans ce pays. Aujourd’hui, avec la récente hystérie largement américaine concernant la présence de trolls de Poutine derrière tous les messages Facebook, les tweets et les arbres de Noël (sans parler de l’échec aux élections du parti démocrate), même les libéraux russes se rendent compte du deux poids deux mesures de l’Occident, du fait qu’il a provoqué et couvert le côté sombre de la révolte du Maidan (le massacre par les néofascistes de leurs « propres » manifestants) et tenté de faire tomber le Président syrien Bachar el Assad en utilisant des djihadistes.

Aujourd’hui, la campagne de désinformation sans précédent des médias américains dépeint une Russie que même les libéraux russes ne peuvent pas reconnaître : Poutine est Hitler, la Russie est fasciste, elle veut conquérir toute l’Europe. Qui peut le croire ?

Les libéraux russes ouvrent les yeux

À au moins deux occasions, le journaliste de l’opposition russe, Oleg Kashin, a critiqué la couverture médiatique occidentale de son pays. Dans le premier, publié sur le site web de l’opposition russe, Republic, en novembre 2017, Kashin, après avoir énuméré une série de « problèmes », dont le traitement hystérique par les médias américains de l’information disant qu’un oligarque russe avait investi dans Facebook, a noté : « Et pourtant, le principal problème avec les allégations contre Milner, ce sont ses accusateurs. Ceux qui écrivent que le Kremlin a agi par son intermédiaire sont les mêmes que ceux qui ont déjà démontré de manière convaincante que tout ce qu’ils publient sur la Russie est, en règle générale, de la merde totale. L’image de la Russie de Poutine construite par les médias occidentaux et surtout américains au cours des 18 derniers mois choque même le lecteur le plus anti-Poutine en Russie. Peut-être que tous les reportages sur la Russie, pris séparément, ne déclencheraient pas cette réaction, mais c’est différent si l’on considère la couverture médiatique dans son ensemble : Natalia Veselniktskaya, ‘courtier en énergie’ de la banlieue de Moscou, jouant le rôle d’agent de Poutine ; les contes du Dr Rodchenkov sur les tubes d’urine dopée ; le chanteur Emin Agalarov agissant dans l’intérêt du Kremlin et les publicités russes sur les médias sociaux – achetés pour quelques sous comparativement aux millions dépensés par les campagnes Clinton et Trump – qui auraient eu un effet sur les électeurs américains. Il y en a plus bien sûr, et dans ce contexte les affirmations selon lesquelles Milner travaillait pour le compte du Kremlin deviennent la blague du jour – celle qu’il n’est même pas nécessaire de réfuter ou de contester, et la seule chose que les Russes peuvent faire est d’en rire… La presse occidentale a déjà rapporté tant de choses inexactes, exagérées, sciemment fausses sur la Russie qu’aujourd’hui le lecteur russe qui commence sérieusement à parler de Yuri Milner comme agent du Kremlin est soit une personne très naïve soit un hypocrite cynique. Jusqu’à présent, cette caractérisation s’appliquait principalement à l’auditoire des réseaux de télévision d’État de la Russie. Aujourd’hui, elle s’applique aussi à ceux qui cherchent la vérité sur la Russie en lisant les médias occidentaux. Il est probablement encore trop tôt pour parler d’un changement tectonique, mais il est néanmoins important de noter ce facteur potentiellement important : la crise de foi (notre foi à nous, les russes provinciaux) en les médias occidentaux affectera inévitablement le public russe ».

Plus récemment, d’autres libéraux russes ont ouvert les yeux. Le politologue de Saint-Pétersbourg, Dmitrii Travin, écrivant dans le même journalRépublic, s’est mis à critiquer l’hypocrisie des gouvernements occidentaux plutôt que les médias : « De temps en temps, des journalistes étrangers m’interrogent sur l’influence des sanctions sur la situation en Russie. Habituellement, je réponds directement à la question en disant qu’elles ont sérieusement fortifié le régime de Poutine, et si votre pays voulait soutenir un dirigeant autoritaire russe, alors, on peut dire qu’il a pleinement réussi… Les sanctions, voyez-vous, ne sont qu’une réaction de pure forme aux politiques du Kremlin. Les politiciens (occidentaux) doivent réagir pour que l’opposition ne les critique pas pour leur inaction et ils réagissent donc. Mais ce qui doit être fait pour que l’Occident redevienne réellement attractif pour nous exige des hommes d’État étrangers non pas des réactions ‘de pure forme’ mais des transformations bien plus profondes. » Travin élargi ensuite son analyse avec une approche plus comparative en notant, comme je l’ai fait, l’aggravation de la dégradation de l’Occident et les écarts par rapport aux normes qu’il professe, les mêmes normes pour lesquelles il punit sévèrement la Russie pour ne pas les avoir respectées.

Faisant référence à la condamnation d’un vice-premier ministre catalan à 25 ans de prison pour avoir incité un mouvement séparatiste pacifique, Travin écrit : « Avec comme toile de fond les réactions de la ‘démocratie espagnole’  les actions du Kremlin pour le renforcement de ‘l’unité et de l’indivisibilité’ (de la Russie) semblent totalement acceptables. L’un des premiers pays européens, par ses actions, légitime de fait toute répression du séparatisme dans les pays en développement. » En ce qui concerne le régime ukrainien du Maidan, Travin sous-estime grandement les choses en le qualifiant de gouvernement « inefficace » plutôt que de démocratie faible et potentiellement vouée à l’échec, déchirée par les ultra-nationalistes et les néofascistes. Mais il reconnaît au moins indirectement l’erreur de soutenir la révolution plutôt que l’évolution en Ukraine : « Personne n’a fait autant pour le renforcement du régime de Poutine que les hommes d’État ukrainiens de ces dernières années. Par leur inefficacité absolue, ils ont créé de fait un exemple idéal, que la télévision russe peut moquer sans arrêt, terrifiant les gens en leur faisant réaliser ce qui se passerait dans notre pays, si au lieu du ‘grand Poutine’ une élite anti-étatique de style Maidan venait à apparaître pour pousser à la démocratisation de la société ».

Travin fait également allusion à la nécessité d’une Amérique plus centrée sur l’intérieur et moins obsédée par l’exportation de révolutions « démocratiques » : « Le coup principal porté à la réputation (des États-Unis) a été donné par les Américains eux-mêmes. La guerre en Irak et la poursuite active de leur influence politique dans diverses régions du monde ont remplacé l’accent mis sur les succès de l’économie américaine. » Enfin, Travin prévient : « Notre choix politique dépendra en grande partie de la capacité des pays occidentaux à mettre de l’ordre dans leur propre pays au moment où le régime de Poutine traverse une crise et où la Russie envisage de nouveaux changements. Plus d’une fois dans l’histoire de la Russie, il est arrivé à la fois que l’expérience européenne positive stimule l’occidentalisation et que le négatif pousse le pays à la recherche d’une voie particulière… Si au moment où on commence à réformer le système de Poutine, l’Occident n’est pas un bon exemple, la recherche d’une voie spéciale recommencera ».

Plus récemment encore, l’analyste et directeur du site web Carnegie Moscou, Alexander Baunov, a exprimé sa consternation, en particulier avec l’inculpation par les États-Unis de la citoyenne russe Maria Butina comme agent étranger non enregistré. M. Baunov a critiqué les États-Unis pour s’être écartés de leurs propres normes et traditions démocratiques. Critiquer les États-Unis pour avoir « emprisonné une jeune fille russe – avant tout procès et condamnation – pour des appels téléphoniques et des courriels. » Il s’en plaint ainsi :  « Donc, l’organisation de réunions dans le but de faire évoluer les relations (à l’époque de la perestroïka, on appelait cela « la diplomatie populaire », mais elle a depuis été redéfinie comme de « l’espionnage ») – n’est autorisée que si elle est déclarée auprès du Ministère de la Justice comme agent étranger. Et sans déclaration, c’est la prison… Tous les contacts avec des étrangers de pays incorrects doivent donc obtenir une autorisation de l’État. Cela se passe en Amérique, pays qui s’est toujours enorgueilli d’être une société d’individus où l’État n’interfère pas. », ajoute Baunov : « Ici, j’exprime quatre regrets. Premièrement, qu’un tel acte d’accusation soit possible. Deuxièmement, que cette personne puisse se retrouver en prison avant même d’avoir été jugée. Troisièmement, qu’en Amérique, où il y a tant d’ONG que personne n’opprime et tant de journalistes qui méritent chaque année des Pullitzers, aucun d’entre eux ne réagit contre cela. … Et le quatrième regret est qu’aucune personne ou organisation privée concernée par les droits de l’homme et les libertés fondamentales ne se soit manifestée pour prendre sa défense en charge. »

L’un des opposants de l’opposition démocratique russe à l’élection présidentielle de mars 2018 contre Vladimir Poutine, Kseniya Sobchak, a eu une altercation instructive avec des médias occidentaux agités, en particulier britanniques. Sobchak a ouvert les yeux lors d’un forum organisé par The Spectator dans lequel le test décisif pour être considéré comme autre chose qu’un « agent de Poutine » était de reconnaître que « Poutine est l’Hitler contemporain ». Sobchak a écrit à propos du forum : « Avec chagrin, je dois noter que la propagande des deux côtés a commencé à porter ses fruits – les deux côtés se sont radicalisés – et si vous n’êtes pas prêt à admettre que Poutine est l’Hitler contemporain, vous êtes presque immédiatement rejeté comme un agent du Kremlin. … (Je) ne serai jamais d’accord avec les nombreuses évaluations ‘exagérées’, pour rester polie, de nos collègues occidentaux, quand je vois que les faits sont sciemment manipulés pour exacerber la confrontation ».

Le journaliste russe Andrei Babitskii a été traité de la même façon l’année dernière, lorsque l’Occident a abandonné ses principes les plus sacrés. Babitskii, qui a fui la Russie dans les années 1990 en raison de ses reportages sympathiques sur les rebelles tchétchènes ultra-nationalistes (devenus djihadistes par la suite) et de ses critiques de la brutalité fréquente de l’armée russe, a été renvoyé de Radio Free Europe Radio Liberty, une radio financée par le gouvernement américain, pour avoir émis des opinions déplacées sur la révolte du Maidan et le régime oligarchiste-ultranationaliste qui en est issu.

Conclusion

J’écris sur les préjugés et la désinformation dans les médias américains depuis plus d’une décennie. Je suis heureux que certains libéraux russes se réveillent maintenant face à la vérité. Cela aidera peut-être à produire une opposition démocratique plus réaliste et constructive qui pourra trouver un moyen pacifique d’instaurer la démocratie dans leur grand pays. Le danger, cependant, est que les derniers vestiges d’un mouvement à la fois pro-occidental et pro-démocratique ne survivent pas de manière significative. Bien que cela puisse avoir un effet positif que les libéraux pro-démocratie cessent de singer les médias et les pratiques politiques occidentales, cela pourrait aussi conduire à donner du pouvoir à un mouvement qui cherche, comme le prévient Travin, une voie spéciale russe ou une troisième voie. Cela n’a jamais rien donné de bon dans l’histoire de la Russie et a généralement entraîné l’adoption d’une mauvaise influence occidentale – comme l’ultra-nationalisme (les Cent Noirs) ou le communisme (les Bolcheviks). Ce dont la Russie a besoin, c’est d’un mouvement indigène pro-démocratie qui n’évite ni la démocratie parce qu’elle est occidentale, ni l’Occident parce qu’il est démocratique ou plus moderne, une démocratie qui sert des intérêts spéciaux plutôt que nationalistes, notamment en évitant les guerres inutiles et les causes qui produisent les guerres nécessaires.

Ainsi, pour notre partie américaine/occidentale, je ne peux qu’espérer qu’un jour nous raviverons la culture politique de tolérance, d’État de droit, de liberté d’expression, qui se perd lentement mais sûrement en grande partie au profit de nos efforts de promotion de la démocratie et d’expansion de l’OTAN. Ne pas le faire se traduira par des politiques américaines et russes plus réactives, une polarisation croissante entre l’Occident et la Russie (et la Chine), le renforcement d’une alliance anti-occidentale dirigée par la Chine et la Russie, une guerre économique dans un monde divisé en deux, endommageant l’économie mondiale, et enfin plus de violence politique et même une guerre entre l’Est et l’Ouest.

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